William Browder (en français)

14/10/2010 À 00H00

William Browder. Expulsé de Moscou en 2005, ce businessman américain se bat en mémoire de son avocat russe mort en prison.

Par LORRAINE MILLOT

Comme il se doit pour un virtuose de la finance, l’emploi du temps de William Browder est minuté, c’est même un petit défi que de l’épingler lors d’un passage à Washington, entre un rendez-vous avec le sénateur John McCain et une interview pour la chaîne télé Fox News. Mais Bill Browder n’est pas un requin ordinaire. Son grand-père, Earl Browder, fut secrétaire général du Parti communiste américain de 1934 à 1945. Son père est né en Russie, durant les années bolcheviques de ce grand-père. Et s’il est de passage à Washington, c’est pour parler des rechutes staliniennes de la Russie.

L’un de ses précurseurs, Alexandre Litvinenko, qui avait voulu comme lui dénoncer les crimes du régime russe, est mort dans d’atroces souffrances à Londres, en 2006, empoisonné au polonium, lui rappelle-t-on. «Je sais», répond Bill Browder, qui vit lui aussi à Londres avec sa famille, dont il refuse de parler pour raisons de sécurité. «Mais je n’ai pas le choix. Sergueï [Magnitski, son avocat, ndlr] a eu le courage de dénoncer ces crimes alors même qu’il était au fond d’une prison russe. Il est allé jusqu’à la mort. J’ai un devoir envers lui. Je dois lui rendre justice.» En novembre 2009, Sergueï Magnitski meurt en prison, à l’âge de 37 ans, après onze mois de détention pendant lesquels les autorités russes ont tenté en vain de le faire témoigner contre Browder. L’avocat avait découvert une escroquerie si colossale aux dépens de l’Etat russe qu’il s’imaginait que le droit ne pourrait que triompher. Des bandits, aidés par des agents des forces de sécurité, avaient utilisé trois anciennes sociétés de Bill Browder pour obtenir du fisc un paiement de… 230 millions de dollars (165 millions d’euros). Les escrocs ont prétendu que ces firmes avaient fait des pertes jusque-là insoupçonnées et ont obtenu du fisc, en un temps record, cette énorme ristourne.

Si la Russie de Poutine protège ainsi ceux qui la dépouillent, que peut donc espérer Browder ? «Attendez de voir, répond-il. Dans tout ce que j’ai fait, j’ai toujours dépassé les attentes.»«Je viens d’une famille un peu particulière», rappelle-t-il aussi, pour aider à comprendre à qui l’on a à faire. De son grand-père, le communiste, il a surtout retenu l’odeur de pipe et l’image d’un papy chaleureux, entouré de livres, ceux qu’il écrivait et ceux qu’il lisait. Dès la génération suivante, la famille Browder a laissé tomber les idéaux communistes. Felix, le père de William, né en Russie d’une militante bolchevique, est devenu un brillant mathématicien, professeur à l’université Rutgers, dans le New Jersey.«Mon père est démocrate, comme tous les professeurs aux Etats-Unis», ironise son fils. Mais dans son enfance à Chicago, Browder avait aussi l’exemple d’un autre génie. Son frère aîné a intégré l’université à 14 ans pour en sortir à 17 ans diplômé en sciences physiques «summa cum laude» (avec la mention très bien) précise son cadet. «C’est une bénédiction et une malédiction que d’être né dans ma famille, résume Browder. Tout le monde y a fait de grandes choses. Pas facile dans ce contexte de se relâcher. Je crois que j’ai intériorisé cette pression : enfant aussi, je voulais faire de grandes choses, mais dans un domaine différent.»

S’il a choisi la finance, c’est par esprit rebelle, raconte volontiers le petit-fils de bolcheviques. «Que pouvais-je faire de mieux pour me démarquer dans une famille de gauche ? Parmi l’intelligentsia russe, dont était issue ma grand-mère, le métier d’homme d’affaires était ce qu’on pouvait faire de pire.» William n’a pas connu cette grand-mère, morte avant sa naissance. Personne ne parlait russe chez lui mais une attirance «tout à fait romantique» pour ce pays l’a conduit à s’y intéresser après ses études. Son MBA en poche en 1989, Browder part explorer les marchés est-européens qui s’ouvrent tout juste, pour le Boston Consulting Group, puis Salomon Brothers. Et il découvre l’eldorado russe. «J’étais l’un des premiers à explorer un monde encore très peu connu, se souvient-il. Il y avait quantité d’entreprises totalement méconnues et sous-évaluées. C’était comme une nouvelle frontière.»

En 1996, avec une première mise de 25 millions de dollars confiée par le milliardaire Edmond Safra, Browder crée Hermitage Capital Management, un fonds destiné à placer des capitaux étrangers en Russie. Les retours sont si impressionnants qu’en quelques mois le fonds monte à 1 milliard de dollars, puis continue de gonfler jusqu’à 4 milliards. Même à l’époque, rien n’est facile en Russie : l’actionnaire venu de l’Ouest se heurte vite aux premiers oligarques locaux qui s’enrichissent en manipulant les comptes des entreprises. Jusqu’en 2005, Bill Browder fait même du combat contre les oligarques sa marque de fabrique : il s’entoure de gardes du corps et exige que les comptes des entreprises dans lesquelles il investit soient assainis. Jusqu’en 2003 encore, lors de l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski, le plus fameux oligarque du pays, Browder défendait d’ailleurs Poutine. «Il nous expliquait que le régime Poutine faisait de grandes choses pour la Russie. Les revers du régime, ce qui se passait par exemple en Tchétchénie, n’étaient guère son souci», rappelle un journaliste qui l’a connu à cette époque, et qui raconte une fête d’anniversaire particulièrement mémorable. Pour ses 40 ans, au faîte de sa gloire moscovite, Browder avait réuni amis et relations dans un bar, sur fond d’écrans de télé qui rediffusaient ses interviews. Un sosie de Vladimir Ilitch lui avait remis l’ordre Lénine ce soir-là.

Tandis que Vladimir Poutine faisait son propre tri entre bons et mauvais oligarques, le combat de Bill Browder contre la corruption a forcément fini par poser problème. En 2005, alors qu’il rentre en Russie après un séjour à Londres, l’Américain découvre à l’aéroport que son visa a été annulé. La raison officielle ? Il représente une «menace pour la sécurité nationale». De retour forcé à Londres, il fait alors le choix de continuer à se battre. Il réussit à retirer ses fonds («Je n’ai pas perdu d’argent en Russie», assure-t-il), embauche un bataillon d’avocats qui ont continué à le défendre, jusqu’à la mort pour Sergueï Magnitski.

«Je ne pense pas qu’on puisse changer la Russie de l’intérieur. Mais on peut agir de l’extérieur.» Si Browder, qui continue de diriger le fonds Hermitage, est si souvent à Washington ces temps-ci, c’est pour y faire interdire de visa soixante personnalités russes soupçonnées d’avoir organisé ou couvert la mort de son avocat. En Europe, la Pologne s’est dite prête à prendre cette mesure. Mais les dirigeants français et allemands, notamment, craignent les «représailles» que pourrait exercer Poutine, déplore Browder. Pour l’aider à rendre justice à Sergueï Magnitski, sans doute faudrait-il que l’Europe se montre aussi un peu plus courageuse.

En 7 dates

23 avril 1964 Naissance à Princeton.

1989 MBA de la Stanford Business School.

1996 Fonde Hermitage Capital Management.

2005 Son visa russe est annulé, expulsion de Russie.

Novembre 2008 Son avocat Sergueï Magnitski. est arrêté.

16 novembre 2009 Magnitski meurt en prison à Moscou.

Automne 2010 Espère faire passer au Congrès américain et en Europe des sanctions contre les assassins de l’avocat.